Economie
Le Leem

Une recomposition du marché mondial

12.05.26
Une transformation plus large des équilibres géopolitiques et économiques mondiaux.

Rupture de l’ordre établi initiée par Donald Trump

USA

 

S’inscrivant dans une logique isolationniste et protectionniste américaine, le président Donald Trump a fait de la réduction du déficit commercial des Etats-Unis — en particulier vis-à-vis de l’Union européenne et de la Chine — un axe central de sa politique économique.

2 avril 2025 - « Liberation Day »

Le début de son second mandat présidentiel a été marqué par le « Liberation Day » instituant des droits de douane dits « réciproques », d’un minimum de 10 % avec tous les pays du monde, et des droits plus élevés pour une soixantaine de pays présentant un excédent commercial avec les États-Unis.
Cette mesure vise à relever le niveau des tarifs douaniers — et donc des recettes fédérales —, à encourager les entreprises américaines et étrangères à investir sur le sol national, ainsi qu’à accélérer la réindustrialisation du pays.

12 mai 2025 - Publication du décret MFN

Publication du décret présidentiel décret MNF (Most Favoured Nation, dit de la nation la plus favorisée) qui vise à faire pression sur les prix des médicaments aux Etats-Unis. Cette mesure sans précédent pour les produits pharmaceutiques s’inscrit dans une politique plus large du président américain, qui se mobilise depuis son retour au pouvoir sur la réduction des dépenses de santé américaines, et plus particulièrement pour le coût de certains médicaments remboursés par le programme d’assurance-maladie Medicaid (pour les personnes à faibles ressources) et Medicare (pour les personnes âgées).
Cette démarche bénéficie aux Etats-Unis d’un soutien transpartisan : avant les Républicains, les Démocrates sous Joe Biden avaient initié, en 2022, une réforme du programme d’assurance maladie Medicare, en vertu de la loi américaine sur la réduction de l’inflation (Inflation Reduction Act), destinée à faire baisser le coût des traitements. Elle a conféré à Medicare un nouveau pouvoir : renégocier les prix des médicaments sur ordonnance les plus onéreux.

27 juillet 2025 - Accord de Turnberry

Après plusieurs mois de négociations et de mesures de rétorsion commerciale réciproques, l’Union européenne et les Etats-Unis sont parvenus à un accord-cadre de principe, appelé accord de Turnberry.
Les deux parties ont publié une déclaration conjointe le 21 août 2025. Cette dernière n’est pas juridiquement contraignante, mais vise à définir les mesures à mettre en œuvre par chaque partie dans leurs ordres juridiques respectifs.

Dans cet accord, un régime spécial « de la nation la plus favorisée » (Most Favoured Nation, MFN) a été établi pour les médicaments hors brevet, et un plafond de 15 % a été négocié pour les médicaments de marque. Il est prévu que ce plafond soit mis en œuvre à partir du moment où les Etats-Unis publieront les résultats de leur enquête sur la sécurité nationale dans le secteur pharmaceutique (section 232).
Il s’agit d’une remise en cause profonde des règles commerciales internationales en vigueur : depuis 1994, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) avait établi un régime d’exemptions mutuelles de droits de douane sur un large ensemble de médicaments pour plusieurs pays (Etats membres de l’Union européenne, Etats-Unis, Suisse, Canada, Japon).
Selon la Maison Blanche, les Etats-Unis payeraient leurs médicaments trop chers par rapport aux autres pays développés.
De récentes analyses montrent que les prix pratiqués sur le marché américain pour les médicaments sur ordonnance sont en moyenne 2,78 fois plus élevés. Le niveau des dépenses de santé y est également incomparable, représentant 17,2 % du PIB en 2024, contre 12,3 % pour l’Allemagne et 11,4 % en France.

Cette démarche s’est traduite par une lettre du président américain, envoyée à la fin du mois de juillet, à 17 dirigeants de grands groupes pharmaceutiques internationaux, leur accordant soixante jours pour formuler des « engagements contraignants ». A défaut, le président américain menaçait de recourir à « tous les moyens disponibles pour lutter contre les pratiques abusives en matière de prix des médicaments », sans en préciser les modalités.

Entre septembre et décembre 2025, 16 de ces entreprises ont signé des accords avec le gouvernement américain.
Ils prévoient notamment des remises supplémentaires sur les médicaments couverts par Medicaid dans le cadre du programme GENEROUS (GENErating cost Reductions fOr U.S. Medicaid). Celui-ci vise à aligner les prix nets payés par l’assurance-maladie sur ceux pratiqués dans un panier de référence de huit autres pays développés.

Le décret MFN bouleverse l’équilibre international sur lequel s’appuie le financement de l’innovation thérapeutique. En imposant une référence de prix unique, déconnectée des réalités nationales, il fragilise un modèle déjà sous tension et accentue les déséquilibres entre les régions du monde.
Cette approche ignore la diversité des systèmes de santé, transforme des prix administrés en normes de marché, et crée des distorsions qui nuisent directement à la capacité d’investir dans la recherche biomédicale.

Pour la France et pour l’Europe, les conséquences sont concrètes.
En raison de niveaux de prix parmi les plus bas, l’inclusion des prix français dans les calculs américains pourrait inciter les entreprises à retarder ou éviter les lancements en France. Concrètement, cela se traduirait par : un accès plus tardif aux innovations, l’absence de mise à disposition de certains médicaments, et des choix de retrait ou de non-remboursement.
Cette dynamique alimente un risque de fragmentation de l’accès aux traitements en Europe, avec des pays systématiquement approvisionnés plus tard, des arbitrages favorisant les marchés les plus rémunérateurs, et un affaiblissement durable de l’attractivité européenne pour les investissements industriels et cliniques.

Le décret MFN dégrade encore davantage une situation déjà critique en Europe.
Le rapport Draghi publié en septembre 2024 alertait sur le recul de la compétitivité pharmaceutique européenne, au moment où les Etats-Unis captent les segments les plus dynamiques du marché.
En 2024, ils représentaient 46 % des dépenses mondiales de médicaments. La réorientation initiée par l’administration Trump accentue la pression sur les revenus des entreprises, avec des impacts estimés entre –25 % et –33 % sur le chiffre d’affaires des industriels pharmaceutiques, selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament (IFPMA).
Face à ces évolutions, l’enjeu n’est pas seulement économique : il concerne directement la souveraineté sanitaire européenne, la disponibilité des traitements innovants et la capacité du continent à rester un acteur majeur de la biomédecine.

Les choix réglementaires d’aujourd’hui conditionnent la place de l’Europe dans la santé de demain.

La montée en puissance de la Chine

Chine


Sous l’effet d’une pression croissante exercée par l’administration américaine, l’Union européenne se retrouve prise en tenaille dans une reconfiguration mondiale de l’industrie pharmaceutique, désormais largement opérée en dehors de son périmètre.

Le véritable basculement d’influence provient d’Asie : la Chine, longtemps cantonnée au rôle d’« usine du monde » entre autres dans le domaine pharmaceutique, s’affirme désormais comme l’un des principaux pôles d’innovation thérapeutique à l’échelle globale.

En moins d’une décennie, la Chine a recentré sa stratégie sur la recherche et le développement.
Historiquement, elle est un acteur majeur dans la production et l’exportation d’ingrédients pharmaceutiques, le pays a exporté pour plus de 51,8 milliards de dollars de principes actifs en 2022, soit une hausse de 24 % par rapport à l’année précédente.
Mais surtout, le géant asiatique s’est imposé comme un acteur central de l’innovation médicale. Au-delà des intérêts économiques, le gouvernement a fait des médicaments — notamment les médicaments biologiques — une priorité pour répondre aux évolutions démographiques du pays.

Le plan Healthy China 2030, lancé en 2016, ambitionne de faire de la Chine une puissance pharmaceutique mondiale d’ici 2030.
Cette stratégie repose notamment sur un soutien accru au développement de nouveaux médicaments à propriété intellectuelle chinoise, sur la modernisation du cadre légal pour faciliter l’arrivée des produits innovants, et sur la création de grands groupes pharmaceutiques à vocation internationale.
Les résultats sont sans appel.

En 2024, la Chine a conduit 7 100 essais cliniques, dépassant les États-Unis (6 000), et concentre à elle seule près de 40 % des essais cliniques mondiaux en oncologie. Cette montée en puissance est le fruit d’un effort public massif et cohérent : les investissements chinois en recherche pharmaceutique ont progressé de 16,2 % par an entre 2020 et 2024(14), soit un rythme deux fois supérieur à celui de l’Europe.
Dans le même temps, l’Etat chinois a profondément réformé son appareil réglementaire : entre 2015 et 2018, les effectifs de l’autorité du médicament ont quadruplé, un arriéré de 20 000 demandes d’autorisation a été résorbé, et le délai d’autorisation des essais cliniques est passé de 501 à 87 jours.
Cette politique implique aujourd’hui que plus du tiers des nouvelles molécules issues de la R&D mondiale en 2024 proviennent désormais de Chine (28 sur 81), contre seulement sept en 2020.
Il faut noter également une croissance exponentielle du nombre de médicaments en développement préclinique et clinique en Chine (+784 % entre 2014 et 2023), comparativement à une hausse de 79 % aux Etats-Unis et de 20 % au sein de l’Union européenne.

Face à cette stratégie offensive, l’Europe recule dangereusement.
Sur la production de petites molécules chimiques — qui constituent l’essentiel de la consommation mondiale de médicaments — sa part de marché en valeur est passée de 48 % en 2014 à 30 % en 2023, tandis que la Chine atteignait 35 %.
Sur l’innovation thérapeutique, le constat est tout aussi préoccupant : l’Europe stagne. Elle comptait 18 nouvelles molécules en 2020, un chiffre quasiment inchangé en 2024, pendant que le géant asiatique multipliait les mises sur le marché.

Ainsi, derrière les chiffres se dessine une réalité : l’Europe est en train de perdre à la fois sa capacité industrielle et sa souveraineté scientifique dans un secteur stratégique pour sa sécurité sanitaire et sa puissance économique.
Pendant que la Chine déploie une politique industrielle et scientifique cohérente, rapide et massivement soutenue par l’Etat, l’Union européenne s’enlise dans une fragmentation des décisions et un sous-investissement chronique, au risque de devenir dépendante, demain, des innovations produites ailleurs.

La montée en puissance de l’Inde

Inde
L’essor du marché pharmaceutique asiatique repose également sur l’Inde, dont l’industrie connaît une croissance soutenue et occupe une position centrale dans la production mondiale de médicaments.
Longtemps cantonnée au rôle de fournisseur de médicaments génériques à bas coût, l’Inde s’est progressivement imposée comme une plateforme pharmaceutique mondiale, capable d’approvisionner la planète en traitements essentiels et de jouer un rôle déterminant dans la sécurité sanitaire internationale.

Cette influence ne repose pas uniquement sur ses capacités industrielles, mais sur la structuration progressive d’un écosystème pharmaceutique national intégré.
Celui-ci combine une industrie fortement orientée vers l’exportation — près de 60 % de la production pharmaceutique totale —, une main-d’œuvre abondante et compétitive, ainsi qu’une insertion étroite dans les chaînes de valeur asiatiques.
La proximité géographique et industrielle avec la Chine, qui fournit environ 70 % des ingrédients pharmaceutiques actifs (API) importés par l’Inde, constitue un autre facteur clé de compétitivité.
Cette complémentarité sino-indienne contribue à la recomposition des chaînes de valeur pharmaceutiques mondiales.

Aujourd’hui, l’Inde se classe au 3ème rang mondial en volume de production pharmaceutique et au 11ème rang en valeur. Elle est le premier fournisseur mondial de médicaments génériques, représentant environ 20 % du volume global.

Sur le plan économique, l’industrie pharmaceutique indienne constitue un levier majeur de développement national.
Elle est le 5ème contributeur à la valeur ajoutée brute du secteur manufacturier et assure la subsistance de 2,7 millions de personnes, directement ou indirectement.

Le chiffre d’affaires total du secteur a atteint 49,78 milliards de dollars en 2022-2023, en hausse de 19,5 % par rapport à l’exercice précédent. Surnommée « la pharmacie du monde », l’Inde devrait voir la taille de son marché pharmaceutique atteindre 130 milliards de dollars d’ici 2030.

Longtemps critiquées pour la qualité de leurs produits, les entreprises pharmaceutiques indiennes ont engagé une montée en gamme réglementaire et industrielle, visant à se conformer aux normes des marchés occidentaux (FDA, EMA).
Cette évolution traduit une volonté assumée de conquérir de nouvelles parts de marché et marque une rupture avec l’image historique du secteur dans le pays.
Le gouvernement indien accompagne cette transformation par une politique pharmaceutique volontariste. La National Pharmaceutical Policy (NPP), lancée en 2023, vise à garantir l’accessibilité des médicaments, à encadrer les prix des traitements essentiels et à renforcer la souveraineté sanitaire du pays.

En février 2026, le gouvernement indien a annoncé le lancement de Biopharma Shakti, une initiative nationale consistant à investir 100 milliards de roupies (1,1 milliard de dollars) au cours des cinq prochaines années pour accroître la recherche et la production de produits biologiques et biosimilaires.
Ce financement permettra de créer trois nouveaux instituts nationaux de recherche et d’en moderniser sept autres.
L’objectif affiché est de faire de l’Inde un pôle biopharmaceutique mondial et de capter 5 % des parts de marché mondiales du secteur biopharmaceutique.

 

 

Voir Le marché pharmaceutique mondial

 

 

  Face à des politiques d’ampleur dans le secteur sur plusieurs continents, voilà pourquoi il est important que la France et l’Europe restent attractives sur le marché pharmaceutique mondial


Notre secteur est un moteur majeur de la croissance industrielle et de la R&D en Europe, avec 55 milliards d’euros d’investissements annuels et 320 milliards d’euros d’exportations.

Il est le contributeur le plus important à l’excédent commercial de l’Union européenne (UE), apportant 30 % de plus que l’ensemble des autres secteurs combinés. Ces chiffres confirment les conclusions récentes de la Commission européenne, selon lesquelles la croissance de la R&D est largement tirée par le secteur de la santé.

Cependant, au cours des deux dernières décennies, l’Europe a perdu 25 % de sa part mondiale d’investissements au profit d’autres régions.
Entre 2010 et 2022, la croissance annuelle moyenne des dépenses de R&D a été de 4,4 % dans l’UE, contre 5,5 % aux Etats-Unis et 20,7 % en Chine.

La France et l’Europe se trouvent à l’heure des choix : l’enjeu réside dans leur capacité à instaurer un écosystème incitatif pour la recherche et le développement, à renforcer la compétitivité des entreprises et à bâtir une politique commerciale fondée sur des partenariats internationaux stratégiques, afin de garantir aux patients français et européens l’accès aux traitements les plus innovants.