Economie
Le Leem

Perspectives du marché pharmaceutique français sur les prochaines décennies

11.05.26

2025 - 2030 : des besoins de santé en augmentation, une forte dynamique d’innovation attendue

A horizon 2030, le marché du médicament (net des remises produits et avant clause de sauvegarde), évoluerait dans le prolongement des dynamiques observées au cours des dernières années (cf. chapitre marché pharmaceutique France) dans une hypothèse excluant toute régulation forte des prix.

Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette croissance : l’évolution démographique, la prédominance des maladies chroniques et l’arrivée de nouveaux médicaments innovants sur le marché.
 


Évolution démographique et impact sur les dépenses de santé

Au cours des prochaines décennies, la population française connaîtra une évolution démographique profonde, marquée par un vieillissement accéléré.
Selon une étude de 2021 de l’Insee, celle-ci devrait augmenter jusqu’en 2044 pour atteindre 69,3 millions d’habitants. Elle diminuerait ensuite pour s’établir à 68,1 millions d’habitants en 2070, soit une hausse de 700 000 habitants par rapport à 2021.

Toutefois, si le niveau global de population reste relativement stable à long terme, sa structure par âge se transforme en profondeur.
En effet, la part des personnes âgées augmente rapidement. Selon les prévisions, au 1er janvier 2050, la France comptera plus de 20 millions de personnes âgées de 65 ans ou plus, soit 8,6 millions de plus qu’en 2013.
Cette dynamique est encore plus marquée aux âges les plus avancés : les 75 ans et plus représenteront plus de 16 % de la population en 2050, contre 9 % en 2014.
Cette évolution démographique exerce une pression croissante sur les dépenses de santé, lesquelles augmentent significativement avec l’âge.
 


Plus précisément, il convient de rappeler que l’augmentation des dépenses de santé après 60 ans n’est pas spécifiquement liée au vieillissement en tant que tel, mais davantage au « type » de vieillissement observé.
Si la population française vit de plus en plus longtemps, une partie de ces années supplémentaires se déroule en mauvaise santé : en 2024, à la naissance, l’espérance de vie des femmes est de 85,6 ans (79,9 ans pour les hommes), tandis que l’espérance de vie sans incapacité s’établit à 64,2 ans pour les femmes (63,6 ans pour les hommes).

Par ailleurs, la prévalence des maladies cardiovasculaires augmente fortement avec l’âge : en 2023, 9,53 % de la population française âgée de 55 à 64 ans était atteinte d’une maladie cardioneurovasculaire, contre près de 37 % de la population de 75 ans et plus.
Toutes pathologies confondues, près de 50 % des personnes âgées de 65 à 74 ans en France en 2023 étaient prises en charge par l’Assurance maladie pour au moins une pathologie.
Dans ce contexte, la prévalence des affections de longue durée (ALD) et des maladies chroniques constitue un déterminant majeur de l’évolution des dépenses de santé.

 


Leur contribution à la croissance des dépenses s’accélère : les dépenses ALD ont représenté 70 % de la croissance des dépenses de l’Assurance maladie entre 2009 et 2023.
D’autre part, elles se caractérisent par une intensité de consommation de soins plus élevée : les dépenses de médicaments représentent 22 % des dépenses de soins pour les patients en ALD, contre 10,7 % pour les autres patients.
 


L’augmentation des maladies chroniques au sein de la population française s’explique en partie par le vieillissement démographique, mais elle est également fortement influencée par des facteurs liés au mode de vie et aux comportements individuels, tels que l’alimentation, le tabagisme ou encore la sédentarité.

Les données issues des analyses du Global Burden of Disease (GBD) illustrent clairement le poids de ces déterminants. La charge de morbidité est ici mesurée en DALYs (Disability-Adjusted Life Years, ou années de vie ajustées sur l’incapacité), un indicateur synthétique qui combine les années de vie perdues en raison d’un décès prématuré et les années vécues avec une incapacité, permettant ainsi d’estimer le fardeau global d’une maladie.

Concernant le diabète, une part importante de cette charge est attribuable à un indice de masse corporelle (IMC) élevé (environ 40 à 45 % des DALYs). Ce facteur en constitue le principal déterminant de risque.
De manière similaire, les maladies cardiovasculaires apparaissent fortement liées à des facteurs modifiables : plus de la moitié des DALYs (54,5 %) sont attribuables à une pression artérielle élevée, tandis que l’IMC élevé (20,6 %) et le tabagisme (14,6 %) constituent également des facteurs de risque majeurs.

Sous l’effet combiné du vieillissement de la population et de la sédentarité, le nombre de cas de maladies chroniques devrait connaître une augmentation significative dans les prochaines années.
D’ici 2035, 1 Français sur 4 devrait être concerné par une ALD, représentant près de 75 % des dépenses de l’Assurance maladie.
 

                                                                    Quel impact sur les dépenses de médicament ?

Ces évolutions démographiques et sociétales françaises ont un impact non négligeable sur les dépenses de médicament : d’ici 2030, il existerait un effet démographique et épidémiologique incompressible, contribuant en moyenne en France à 2 % de la croissance du marché pharmaceutique.

L’arrivée de médicaments innovants

Dans la lignée de la période 2020-2025, au cours de laquelle les médicaments innovants ont contribué à hauteur de 7,8 % à la croissance du marché, le marché pharmaceutique devrait voir arriver, sur les cinq prochaines années, plusieurs innovations clés pour le traitement des patients.
Leur contribution à la croissance du chiffre d’affaires régulé du médicament serait du même ordre de grandeur que sur la période précédente, soit environ 7,6 %.
Une tendance qui sera contenue notamment par les remises conventionnelles dont la dynamique pourrait évoluer en cohérence avec celle du marché, avec une contribution annuelle moyenne estimée à -4,7% d’ici 2030.

Cet effet innovation se mesure via 3 paramètres :
— Les autorisations de mise sur le marché accordées dans l’Union européenne, susceptibles de donner lieu à un accès au marché remboursé français à partir de 2026.
— La poursuite de la pénétration des innovations passées, sur la base des trajectoires de pénétration historiques, à laquelle s’ajoute l’effet des AMM à venir.
— Une hypothèse d’AMM futures en 2029 et 2030, basée sur la tendance historique.

 

                                       Horizon Scanning – Quelles perspectives pour les traitements de demain ?

  • 660 nouvelles substances actives potentiellement attendues d’ici 2027 (à titre de comparaison, entre 2021 et 2023, 45 % des 271 AMM délivrées par l’Agence européenne du médicament concernaient des nouvelles substances actives).
  • L’oncologie (25 % des molécules en développement) et la neurologie (16 %) dominent les recherches actuelles, devant l’infectiologie et les troubles métaboliques.
  • Plus de 500 thérapies géniques et cellulaires sont actuellement en développement.
  • Les programmes de phase 3 ciblent notamment des pathologies majeures comme la maladie d’Alzheimer, le diabète de type 2 ou le cancer du poumon.


La dynamique du coût des traitements dans la croissance du chiffre d’affaires s’explique également par la complexification croissante des médicaments développés.

Entre 2013 et 2024, la part des biothérapies parmi les médicaments approuvés par l’Agence américaine des médicaments et des produits alimentaires (FDA) est passée de 27 à 42 %, traduisant l’essor de traitements ciblés et technologiquement sophistiqués.
Les médicaments de thérapie innovante constituent ainsi un tournant dans la prise en charge de certaines pathologies souvent rares, incurables ou en situation d’impasse thérapeutique (maladies infectieuses, oncologie et maladies du métabolisme).
En conséquence, les processus de recherche associés à ces traitements sont particulièrement coûteux.

Sur les dix dernières années, le temps moyen de développement d’un produit pharmaceutique a augmenté de 1 an et 2 mois, tandis que les coûts ont progressé de 72 %.
Au total, en intégrant l’attrition, le coût moyen de développement d’un produit atteint 2,2 milliards d’euros en 2024, pour un cycle d’innovation de 10 à 15 ans (contre 12 à 18 mois pour un smartphone et 5 à 10 ans pour un avion).

 

 

Aussi, le prix du médicament ne couvre pas seulement le coût de production, mais repose sur une approche multifactorielle intégrant l’ensemble des coûts liés au développement des nouveaux traitements.

Sans prix reconnaissant la véritable valeur de l’innovation apportée par le traitement, médicaments et des investissements futurs de l’industrie pharmaceutique qui serait fragilisé.
Cette valeur de l’innovation se mesure au-delà du prix à l’instant T par le système de sécurité sociale, et doit intégrer les économies réalisées sur le long-terme par l’Assurance maladie (exemples présentés dans le chapitre précédent), liées à la réduction des hospitalisations, des arrêts maladie et des complications des pathologies.

Quelle soutenabilité pour l’Assurance maladie ?

L’augmentation des dépenses de santé pour l’Assurance maladie, et plus particulièrement des dépenses du médicament, pose la question de la soutenabilité de cette évolution pour le système de sécurité sociale, dont les prévisions de déficit sont préoccupantes.

Face au vieillissement de la population et à l’augmentation des pathologies chroniques, la croissance des dépenses d’Assurance maladie devrait se poursuivre dans les prochaines années. Sans inflexion majeure, le déficit de l’Assurance maladie, estimé à 16 milliards d’euros pour 2025, pourrait se creuser davantage à horizon 2030, pour atteindre 41 milliards d’euros.

L'industrie pharmaceutique contribue d'ors et déjà à un niveau sans commune mesure aux économies de l'Assurance maladie. Au-delà du fait qu'elle ne pourra contribuer seule à résorber le déficit envisagé pour 2030, ces mécanismes de régulation ont un impact direct sur la compétitivité du marché français dans un marché mondial en pleine recomposition.

Plusieurs facteurs encore incertains pourraient infléchir cette trajectoire.
L'introduction aux Etats-Unis d'un mécanisme dit de « nation la plus favorisée », visant à aligner certains prix de médicaments sur des références internationales, pourrait notamment modifier les stratégies de lancement des industriels et peser indirectement sur l'attractivité du marché français.

A date, l'évolution des dépenses de l'Assurance maladie fait l'objet d'un faible pilotage.
Comme le notait le haut conseil du financement de la protection sociale (HCFiPS) en 2022, contrairement à ce qui existe en matière de retraites, « aucun élément de gouvernance n'a été pensé ni pour formaliser, à échéances régulières, les déterminants de l'assurance maladie et leur incidence sur la dynamique spontanée des dépenses, ni pour déterminer les moyens de maîtrise, beaucoup moins paramétriques que sur le champ des retraites ».

Au-delà de la recherche d'économies sur les industriels de santé, il est essentiel d'anticiper et de retarder l'entrée de nouveaux patients dans les maladies chroniques, via une politique de prévention ambitieuse, et d'interroger la répartition du rôle de chaque acteur (mutuelles, complémentaires et patients) dans la prise en compte du coût du médicament.

La prévention, un levier essentiel pour limiter le coût des dépenses de santé

Le système de santé français reste à l’heure actuelle encore largement axé sur le curatif, ce qui présente des risques non négligeables de coûts exponentiels face à l’augmentation attendue du nombre de patients et de la fréquence des maladies chroniques au sein de la population française.
Le système de santé, dont le suivi est majoritairement assuré par l’Ondam et donc structuré autour d’une vision de court terme des dépenses et économies réalisées, n’a pas été conçu pour mesurer les effets des politiques de prévention, qui s’inscrivent dans le long terme.

Avec 2,8 % de ses dépenses de santé consacrées à la prévention, la France se situe au 20ème rang des 26 pays européens de l’OCDE, loin derrière le Danemark ou la République tchèque.
Au-delà des considérations budgétaires, les campagnes de prévention menées en France sont marquées par une faible adhésion, ce qui limite leurs effets vertueux sur la santé publique.
A titre d’exemple, seules 22 % des femmes éligibles ont réalisé un dépistage du cancer du col de l’utérus, contre une moyenne de 50 % dans l’Union européenne. Si les résultats sont meilleurs pour le cancer du sein, avec un taux d’adhésion de 53 %, ils restent très inférieurs aux meilleures performances (le Danemark, la Finlande et la Slovénie atteignant 83 %). Les données sur le cancer colorectal indiquent une situation similaire, avec un taux de dépistage de 30 %, loin des 50 % observés au
Royaume-Uni.

Or, de la réussite de ces politiques de prévention dépendent la réalisation d’économies importantes pour les systèmes de santé.
Au sein des pays de l’OCDE, une augmentation de 10 % des dépenses de prévention pourrait permettre de réduire les dépenses de santé liées aux maladies chroniques d’environ 1 % sur cinq ans.
Pour la France, les dépenses de prévention constitueront un outil indispensable dans les prochaines années pour limiter les dépenses associées aux maladies chroniques. Une étude menée par les économistes Guillaume Moukala Same et Charles-Antoine Schwerer, du cabinet Asterès, a examiné les actions de prévention à partir d’indicateurs internationaux couvrant les comportements (alimentation, activité physique, tabagisme…), le dépistage et la vaccination.
Il apparaît, selon les résultats de cette étude, qu’environ 1,8 million de nouveaux patients chaque année sont attribuables à des facteurs de risque comportementaux.

Si les performances de la France en matière de prévention étaient alignées sur la moyenne de l’OCDE, les dépenses annuelles de santé seraient réduites de 8 milliards d’euros, et les Français gagneraient en moyenne 8 mois de vie en bonne santé, principalement grâce à la réduction du tabagisme.
Dans un scénario plus ambitieux, où la France  s’alignerait sur les meilleures performances de l’OCDE, les dépenses annuelles de santé seraient réduites de 16,7 milliards d’euros par an, le gain de vie sans maladie chronique ou grave serait en moyenne de 2 ans, et 6,5 millions de patients seraient évités.

Le zéro reste à charge sur les médicaments est-il souhaitable et réalisable ?

Sur les dix dernières années, le taux de remboursement des médicaments par l’Assurance maladie est passé de 80,7 à 87,6 %.
En intégrant les médicaments prescrits à l’hôpital et délivrés en pharmacie de ville, le taux de prise en charge dépasse les 90 %.
L’Assurance maladie porte en effet l’ambition de couvrir les besoins de santé croissants de la population française, et notamment l’accès aux nouveaux traitements innovants.

Toutefois, face aux déficits actuels de la Sécurité sociale, il est légitime de s’interroger sur la capacité de notre système de santé à continuer de proposer l’un des restes à charge les plus bas au monde.
 

 

S’il n’existe pas de solution parfaite à cette interrogation, il est intéressant de considérer les politiques en œuvre chez nos voisins européens.
En Allemagne, un « bouclier sanitaire » est actuellement en place. Il s’agit d’un dispositif de plafonnement des restes à charge, proportionnellement au revenu après intervention de l’Assurance maladie obligatoire (AMO). Chacun contribue à ses frais de santé en fonction de ses revenus, dans la limite d’un plafonnement au-delà duquel les frais sont pris en charge à 100 % par l’Assurance maladie. Les personnes dont les revenus sont les plus bas peuvent être pris en charge au premier euro, de même que les soins pour les affections de longue durée.
Ce dispositif permettrait de limiter, selon la Cour des comptes, les importantes disparités de reste à charge entre les assurés et constituerait également une source d’économies potentielles pour notre système de soins.