Repenser la santé depuis les territoires : le signal venu de Dunkerque

13.04.26

Dunkerque témoignage

La transformation du système de santé français ne se décrète pas. Elle s’éprouve, s’observe et se construit au plus près du terrain.

À Dunkerque, à l’occasion du tour des territoires engagé par le Leem , une évidence s’est imposée : les tensions qui traversent notre système de santé sont visibles, comprises, et largement partagées. Mais des solutions, elles aussi, existent déjà, notamment localement, parfois à bas bruit.

Encore faut-il leur donner les moyens de changer d’échelle.

Un paradoxe français : puissance industrielle, fragilité perçue

Les Hauts-de-France illustrent avec acuité le paradoxe dans lequel se trouve aujourd’hui la France.

La région est un acteur important de la filière pharmaceutique nationale. Elle concentre plus de 6 800 emplois dans le secteur, 21 sites industriels et un poids économique de 12,5 milliards d’euros. Elle s’appuie sur un écosystème structuré, associant entreprises, recherche et formation, et bénéficie d’une position stratégique au cœur d’un bassin européen de 83 millions d’habitants.

Tous les ingrédients d’une puissance industrielle et scientifique sont réunis.

Et pourtant, sur le terrain comme dans l’opinion, le sentiment dominant est celui d’une fragilisation. Les difficultés d’accès aux soins, les tensions sur les ressources humaines, la complexité des parcours alimentent une perception d’essoufflement du système. À cela s’ajoute une perception marquée par des signaux récents : crise de l’hôpital, dette sociale, retards perçus en matière d’innovation.

Ce décalage entre réalité structurelle et perception citoyenne constitue un enjeu en soi. Car il fragilise la confiance, essentielle à la soutenabilité du modèle.

Le médicament, entre levier stratégique et déficit de lisibilité

Dans ce contexte, le médicament occupe une place singulière.

Il est à la fois reconnu pour son rôle central dans l’amélioration de la santé, mais aussi dans la performance économique, et questionné dans son fonctionnement. Le manque de lisibilité du secteur, parfois perçu comme opaque, alimente des interrogations sur ses logiques et ses priorités.

Cette tension est d’autant plus forte que les données rappellent son caractère stratégique. Aujourd’hui, la France ne rend accessibles que 60 % des nouveaux médicaments autorisés en Europe, et sa part dans l’industrie pharmaceutique européenne a reculé de 38 % en vingt ans. Dans le même temps, chaque euro investi dans le médicament génère plus de deux euros de richesse pour l’économie.

Une attente forte : relocaliser, innover, projeter

Parmi les enseignements des échanges menés à Dunkerque figure la nécessité de relocaliser l’industrie du médicament et de redynamiser la recherche et l’innovation.

Cette attente ne relève pas uniquement d’une logique économique. Elle est perçue comme une condition de souveraineté, mais aussi comme un marqueur de la capacité d’un pays à se projeter dans l’avenir. Vieillissement de la population, progression des maladies chroniques, transformations technologiques : les défis à venir imposent de renforcer les capacités d’innovation.

Dans cette perspective, la santé apparaît comme un secteur structurant, au croisement des enjeux sanitaires, industriels et stratégiques. Ne pas investir suffisamment reviendrait à accepter un déclassement progressif.

Responsabiliser sans fragiliser : l’équation du modèle français

Les attentes exprimées par les participants au débat traduisent également une évolution du rapport au système de santé. L’attachement demeure fort, mais il s’accompagne d’une exigence accrue de responsabilité collective. Le sentiment d’un usage parfois inefficace du médicament — prescriptions excessives, traitements non consommés — alimente l’idée que des efficiences sont possibles.

Des pistes émergent : améliorer l’information sur les coûts, développer des campagnes de prévention sur le bon usage, renforcer le suivi des traitements, ajuster plus finement la dispensation. Autant de leviers qui visent à concilier efficacité, soutenabilité et responsabilisation.

Mais cette évolution pose une question centrale : comment responsabiliser sans fragiliser l’accès aux soins ? Comment introduire plus de responsabilisation sans affaiblir un modèle auquel les Français restent profondément attachés ?

Le territoire comme échelle de transformation

Selon les participants, la transformation du système de santé ne pourra pas être uniquement pensée de manière centralisée.

Les territoires peuvent articuler des réponses pertinentes. C’est là que les besoins sont les plus lisibles, que les acteurs coopèrent au quotidien, et que les innovations organisationnelles peuvent émerger. C’est également là que peut se reconstruire le lien de confiance entre les citoyens et le système.

Dunkerque en offre une illustration. La culture de l’entraide, la capacité de coopération entre acteurs publics et privés, et la volonté de trouver des solutions concrètes en font un laboratoire à ciel ouvert.

Changer de méthode pour changer de modèle

Ce que révèle cette première étape du tour des territoires, c’est avant tout la nécessité de changer de méthode.

Plutôt que de chercher à adapter un système existant à la marge, il s’agit de partir des réalités locales pour construire un modèle plus lisible, plus coordonné et plus soutenable.

Cela suppose de simplifier les cadres, de clarifier les responsabilités, d’investir dans l’innovation, mais aussi de reconnaître pleinement le rôle des territoires comme moteurs de transformation.

La santé ne peut plus être pensée uniquement comme une dépense à contenir. Elle doit être envisagée comme un investissement, au service à la fois du bien-être des populations et du dynamisme économique.

Une dynamique à amplifier

Dunkerque nous adresse un signal. Un signal que les territoires sont prêts. Un signal que les citoyens sont prêts à évoluer. Un signal, enfin, que le système peut se transformer. À condition de créer les conditions de cette transformation.

Synthèse issue des travaux collectifs menés à Dunkerque le 9 avril 2026__Données clés Hauts-de-France