Recherche & industrie : le rêve d’une France souveraine, à l’épreuve des choix

Quatre ans après la crise du Covid, la souveraineté sanitaire reste un mot chargé de promesses… et de contradictions. C’est par ce constat que s’est ouverte la table ronde « Recherche & industrie : le rêve d’une France souveraine », organisée dans le cadre du forum Impacts Santé de La Tribune et animée par Marie Nidiau, journaliste. Autour de la table Charles‑Edouard Escurat, directeur général de l’Agence de l’Innovation en Santé (AIS), Reda Guiha, président de Pfizer France, et Laurence Peyraut, directrice générale du Leem.
« La France fait aujourd’hui un choix : celui d’être un pays qui innove, qui produit, qui fabrique », rappelle d’emblée l’animatrice, citant une déclaration d’Emmanuel Macron au lendemain de la crise sanitaire. Mais quatre ans plus tard, le tableau dressé par le baromètre du Leem est sans appel : recul de la France dans les essais cliniques (désormais troisième alors qu’elle fut longtemps leader), disponibilité des médicaments inférieure à celle de plusieurs voisins européens, production majoritairement réalisée hors du territoire. Surtout, le signal envoyé aux industriels est préoccupant : neuf dirigeants sur dix jugent la France peu attractive et 65 % déclarent ne pas envisager d’y investir dans les prochaines années. Dans ce contexte, que recouvre réellement la notion de souveraineté ?
« La souveraineté n’est pas un autocollant made in France »
Pour Reda Guiha, la réponse est sans détour. « La souveraineté, ce n’est ni un drapeau ni une étiquette “made in France” collée sur une boîte de médicaments », affirme‑t‑il. « C’est la capacité à fournir un médicament aux patients qui en ont besoin, au moment où ils en ont besoin. »
Une définition pragmatique qui renvoie à la complexité de la chaîne du médicament : recherche fondamentale, recherche clinique, production, puis accès effectif pour les patients. « Être souverain aujourd’hui, c’est garder la maîtrise de l’ensemble de ces étapes », poursuit‑il. Mais sans illusion : l’innovation pharmaceutique est par nature mondiale. « Aucun État ne peut produire un médicament de A à Z sur son sol. Même si c’était possible, ce ne serait pas souhaitable. »
Derrière le discours, la réalité industrielle : Pfizer, groupe américain, est profondément intégré à l’écosystème européen, avec quinze sites de fabrication et de recherche, dont bénéficient directement les patients français. « 98 % des médicaments mis à disposition en France sont produits en Europe », souligne le président du groupe, qui insiste également sur les coopérations avec des entreprises françaises et les transferts de technologie permettant de produire – et d’exporter – depuis le territoire national.
Le médicament, désormais objet géopolitique
Si le constat industriel est partagé, Laurence Peyraut élargit la focale. « Pour la première fois dans son histoire, le médicament devient un élément géopolitique majeur », observe‑t‑elle. Face à des États‑Unis longtemps alliés et à une Chine devenue en 2024 le premier déposant de brevets au monde, l’Europe se retrouve à un point de bascule.
Les chiffres parlent d’eux‑mêmes : aujourd’hui, 20 % des essais cliniques mondiaux ont lieu en Europe, 80 % hors du continent. Et les conséquences sont lourdes : « Si les essais, les brevets et les standards de soins se décident ailleurs, ce sont d’autres puissances qui dicteront demain comment les Européens seront soignés. »
Pour la directrice générale du Leem, la souveraineté est un choix d’investissement à faire. « Nous allons vieillir, et vieillir en bonne santé. Toute l’équation doit être reconsidérée », plaide‑t‑elle. « Oui, cela suppose d’y mettre davantage de moyens. Mais c’est le prix à payer pour protéger la santé des citoyens. »
France 2030 : des milliards, et une exigence d’agilité
Reste la question du financement. Charles‑Edouard Escurat, le directeur général de l’AIS rappelle l’ampleur du plan France 2030, lancé il y a trois ans : 54 milliards d’euros investis dans les secteurs clés de l’économie, dont la santé. « Plus de 40 milliards ont déjà été engagés, toutes verticales confondues, et un peu plus de 4 milliards spécifiquement pour la santé », précise‑t‑il. Des investissements qui couvrent l’ensemble de la chaîne de valeur avec pour exemples : 1,5 milliard d’euros pour la recherche, 500 millions pour les biothérapies, 400 millions pour la santé numérique, sans oublier le soutien à l’extension des capacités de production.
Au‑delà des montants, il y a aussi l’enjeu de l’adaptation. « La souveraineté est à géométrie variable », reconnaît Charles‑Edouard Escurat, évoquant la montée en puissance de nouveaux pôles et la nécessité de réajuster en continu les priorités, notamment face à l’irruption rapide de l’intelligence artificielle en santé.
Les exemples concrets abondent : programmes d’attractivité internationale comme Choose France for Science, chaires d’excellence, création de bioclusters – à Paris‑Saclay notamment – appelés à devenir des références mondiales.
Essais cliniques : le premier maillon fragilisé
Sur les essais cliniques, le diagnostic est sévère. « C’est la porte d’entrée de la souveraineté », martèle Reda Guiha, rappelant qu’ils offrent à des dizaines de milliers de patients un accès à des options thérapeutiques parfois inexistantes autrement. Dans les années 1990, l’Europe devançait les États‑Unis. Aujourd’hui, la Chine est passée de 7 % à 34 % des essais mondiaux en dix ans. La France, hors oncologie, n’est plus que cinquième. En cause : des délais administratifs encore lourds – malgré les progrès récents du fast track – et surtout des conditions d’accès au marché peu compétitives. « Prix de l’innovation inférieurs de 20 % à la moyenne européenne, délais d’accès trois fois plus longs qu’en Allemagne, références parfois indisponibles », énumère le dirigeant. « Si cela perdure, faire des essais cliniques en France deviendra tout simplement impossible. »
Retrouver une vision collective
Face à ces constats, Laurence Peyraut appelle à un changement de méthode. « Depuis trop longtemps, la politique de santé manque de vision à moyen et long terme. Pour une industrie qui investit sur quinze ou vingt ans, l’absence de visibilité est délétère. »
Le Leem a donc lancé, le 11 mars dernier, une démarche de concertation inédite : plus de vingt entretiens menés depuis janvier avec différentes organisations professionnelles. « Nous n’avons trouvé aucune porte fermée », souligne‑t‑elle. Cette concertation se déploie aussi sur le terrain, au plus près des usines. Dunkerque a ouvert le bal, le Grand Est suivra fin avril. Et une plateforme numérique, medicament.avenir.org pour que chacun puisse participer et proposer des solutions. Objectif affiché : faire de 2026 une année utile.