Actualités
 - 

Recherche & industrie : le rêve d’une France souveraine, à l’épreuve des choix

15.04.26

Impact santé

Quatre ans après la crise du Covid, la souveraineté sanitaire reste un mot chargé de promesses… et de contradictions. C’est par ce constat que s’est ouverte la table ronde «Recherche & industrie : le rêve dune France souveraine», organisée dans le cadre du forum Impacts Santé de La Tribune et animée par Marie Nidiau, journaliste. Autour de la table Charles‑Edouard Escurat, directeur général de l’Agence de l’Innovation en Santé (AIS), Reda Guiha, président de Pfizer France, et Laurence Peyraut, directrice générale du Leem.

«La France fait aujourdhui un choix: celui d’être un pays qui innove, qui produit, qui fabrique», rappelle demblée l’animatrice, citant une déclaration dEmmanuel Macron au lendemain de la crise sanitaire. Mais quatre ans plus tard, le tableau dressé par le baromètre du Leem est sans appel: recul de la France dans les essais cliniques (désormais troisième alors quelle fut longtemps leader), disponibilité des médicaments inférieure à celle de plusieurs voisins européens, production majoritairement réalisée hors du territoire. Surtout, le signal envoyé aux industriels est préoccupant: neuf dirigeants sur dix jugent la France peu attractive et 65% déclarent ne pas envisager dy investir dans les prochaines années. Dans ce contexte, que recouvre réellement la notion de souveraineté?

«La souveraineté nest pas un autocollant made in France»

Pour Reda Guiha, la réponse est sans détour. «La souveraineté, ce nest ni un drapeau ni une étiquette made in France collée sur une boîte de médicaments», affirme‑t‑il. «Cest la capacité à fournir un médicament aux patients qui en ont besoin, au moment où ils en ont besoin.»

Une définition pragmatique qui renvoie à la complexité de la chaîne du médicament: recherche fondamentale, recherche clinique, production, puis accès effectif pour les patients. «Être souverain aujourdhui, cest garder la maîtrise de lensemble de ces étapes», poursuit‑il. Mais sans illusion: linnovation pharmaceutique est par nature mondiale. «Aucun État ne peut produire un médicament de A à Z sur son sol. Même si c’était possible, ce ne serait pas souhaitable.»

Derrière le discours, la réalité industrielle: Pfizer, groupe américain, est profondément intégré à l’écosystème européen, avec quinze sites de fabrication et de recherche, dont bénéficient directement les patients français. «98% des médicaments mis à disposition en France sont produits en Europe», souligne le président du groupe, qui insiste également sur les coopérations avec des entreprises françaises et les transferts de technologie permettant de produire et dexporter depuis le territoire national.

Le médicament, désormais objet géopolitique

Si le constat industriel est partagé, Laurence Peyraut élargit la focale. «Pour la première fois dans son histoire, le médicament devient un élément géopolitique majeur», observe‑t‑elle. Face à des États‑Unis longtemps alliés et à une Chine devenue en 2024 le premier déposant de brevets au monde, lEurope se retrouve à un point de bascule.

Les chiffres parlent d’eux‑mêmes: aujourd’hui, 20% des essais cliniques mondiaux ont lieu en Europe, 80% hors du continent.  Et les conséquences sont lourdes : «Si les essais, les brevets et les standards de soins se décident ailleurs, ce sont dautres puissances qui dicteront demain comment les Européens seront soignés.»

Pour la directrice générale du Leem, la souveraineté est un choix d’investissement à faire. «Nous allons vieillir, et vieillir en bonne santé. Toute l’équation doit être reconsidérée», plaide‑t‑elle. «Oui, cela suppose dy mettre davantage de moyens. Mais cest le prix à payer pour protéger la santé des citoyens.»

France 2030: des milliards, et une exigence dagilité

Reste la question du financement. Charles‑Edouard Escurat, le directeur général de l’AIS rappelle l’ampleur du plan France 2030, lancé il y a trois ans: 54milliards deuros investis dans les secteurs clés de l’économie, dont la santé. «Plus de 40milliards ont déjà été engagés, toutes verticales confondues, et un peu plus de 4milliards spécifiquement pour la santé», précise‑t‑il. Des investissements qui couvrent l’ensemble de la chaîne de valeuravec pour exemples : 1,5milliard deuros pour la recherche, 500millions pour les biothérapies, 400millions pour la santé numérique, sans oublier le soutien à l’extension des capacités de production.

Au‑delà des montants, il y a aussi l’enjeu de l’adaptation. «La souveraineté est à géométrie variable», reconnaît Charles‑Edouard Escurat, évoquant la montée en puissance de nouveaux pôles et la nécessité de réajuster en continu les priorités, notamment face à lirruption rapide de lintelligence artificielle en santé.

Les exemples concrets abondent: programmes dattractivité internationale comme Choose France for Science, chaires d’excellence, création de bioclusters – à Paris‑Saclay notamment – appelés à devenir des références mondiales.

Essais cliniques: le premier maillon fragilisé

Sur les essais cliniques, le diagnostic est sévère. «Cest la porte dentrée de la souveraineté», martèle Reda Guiha, rappelant quils offrent à des dizaines de milliers de patients un accès à des options thérapeutiques parfois inexistantes autrement. Dans les années 1990, l’Europe devançait les États‑Unis. Aujourd’hui, la Chine est passée de 7% à 34% des essais mondiaux en dix ans. La France, hors oncologie, nest plus que cinquième. En cause: des délais administratifs encore lourds malgré les progrès récents du fast track – et surtout des conditions d’accès au marché peu compétitives. «Prix de linnovation inférieurs de 20% à la moyenne européenne, délais daccès trois fois plus longs quen Allemagne, références parfois indisponibles», énumère le dirigeant. «Si cela perdure, faire des essais cliniques en France deviendra tout simplement impossible.»

Retrouver une vision collective

Face à ces constats, Laurence Peyraut appelle à un changement de méthode. «Depuis trop longtemps, la politique de santé manque de vision à moyen et long terme. Pour une industrie qui investit sur quinze ou vingt ans, labsence de visibilité est délétère.»

Le Leem a donc lancé, le 11 mars dernier, une démarche de concertation inédite: plus de vingt entretiens menés depuis janvier avec différentes organisations professionnelles. «Nous n’avons trouvé aucune porte fermée », souligne‑t‑elle. Cette concertation se déploie aussi sur le terrain, au plus près des usines. Dunkerque a ouvert le bal, le Grand Est suivra fin avril. Et une plateforme numérique, medicament.avenir.org pour que chacun puisse participer et proposer des solutions. Objectif affiché: faire de 2026une année utile.