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Le médicament en France : Un modèle sous tension

23.03.26
Le médicament occupe en France une place singulière, à la fois produit de santé, objet de régulation publique et actif industriel stratégique. Historiquement, le modèle français a reposé sur un équilibre implicite entre accessibilité, innovation et maîtrise des dépenses. Cet équilibre semble aujourd’hui fragilisé.

Les évolutions récentes du marché pharmaceutique mettent en évidence un décalage croissant entre la dynamique intrinsèque du secteur et le cadre économique dans lequel il évolue. En 2024, le chiffre d’affaires net du médicament atteint 27,7 milliards d’euros, marquant une reprise de la croissance après une décennie caractérisée par une relative stagnation autour de 23 milliards d’euros. Cette dynamique est portée par des facteurs structurels bien identifiés : vieillissement de la population, progression des pathologies chroniques, mise sur le marché de thérapies innovantes et extension des indications existantes.

Une croissance réelle, mais fortement contrainte par la régulation

Toutefois, cette croissance doit être analysée à l’aune des mécanismes de régulation qui structurent désormais fortement le marché. Sur la période récente, la croissance potentielle du secteur est estimée à 8,9 % par an. Après prise en compte des baisses de prix, des remises et de la clause de sauvegarde, cette croissance est ramenée à 4,7 %.

Cet écart de près de quatre points illustre le rôle déterminant des dispositifs de régulation dans la trajectoire économique du médicament en France. Il traduit également un changement de nature : la régulation ne corrige plus uniquement les excès, elle structure désormais la croissance elle-même.

Le médicament comme levier central de maîtrise des dépenses

Ce phénomène s’inscrit dans un contexte de dégradation des finances sociales. Depuis la crise sanitaire, le déficit de la Sécurité sociale s’est fortement creusé et reste difficile à résorber. Dans ce contexte, le médicament est devenu un levier central de régulation. Il représente aujourd’hui près de 50 % des économies demandées à l’Assurance maladie, soit plus de 3 milliards d’euros par an. Les instruments mobilisés, notamment la Clause de Sauvegarde, mécanisme correctif initialement « garde-fou », s’est déclenchée de manière quasiment systématique depuis 2014. Depuis 2022, un objectif de rendement de la clause de sauvegarde est inscrit dans les annexes du PLFSS, modifiant ainsi sa nature. En 2024, elle a atteint 1,76 milliard d’euros. Parallèlement, la fiscalité sectorielle applicable aux entreprises du médicament peut atteindre jusqu’à 60 % du résultat d’exploitation.

Un poids économique limité, mais une pression maximale

Cette intensification de la régulation interroge d’autant plus que le poids économique du médicament demeure limité. En 2024, il représente environ 1,2 % du PIB en France, contre 2,4 % aux États-Unis, et seulement 9,1 % des dépenses relevant de l’ONDAM. Surtout, cette part est en recul marqué sur longue période : elle atteignait encore 11,6 % en 2011.

Une industrie stratégique confrontée à une érosion progressive

Sur le plan industriel, le secteur pharmaceutique français demeure un acteur de premier plan. Il représente plus de 109 000 emplois, dispose d’un maillage territorial dense et réalise près de 49 % de son chiffre d’affaires à l’export. En 2024, il a généré un excédent commercial supérieur à 4 milliards d’euros.

Cependant, plusieurs tendances de fond nuancent ce constat. La part de la France dans les exportations pharmaceutiques de la zone euro est passée d’environ 20 % au début des années 2000 à 8 % en 2024. Dans le même temps, la dynamique de l’emploi ralentit nettement : après une croissance d’environ +2,2 % par an entre 2021 et 2023, elle tombe autour de +1 % en 2024, avec un recul des recrutements.

Ces évolutions traduisent moins une rupture brutale qu’un affaiblissement progressif de la position française dans un environnement international concurrentiel.

Des besoins de santé en forte progression

Ces enjeux prennent une dimension particulière dans un système de santé en transformation. Au-delà de leur coût, les médicaments constituent un levier d’efficience : certaines innovations ont permis des gains significatifs pour l’Assurance maladie, comme les antiviraux contre l’hépatite C, qui ont contribué à diviser par deux les dépenses liées aux maladies du foie et du pancréas entre 2015 et 2022.

Parallèlement, les innovations thérapeutiques transforment les parcours de soins, notamment en oncologie et dans les maladies chroniques. Elles modifient les équilibres entre médecine de ville, hôpital et prise en charge à domicile.

Une tension entre logique de coût et logique d’investissement

Dans ce contexte, le médicament ne peut être appréhendé uniquement comme un poste de dépense. Il constitue également un levier d’efficience du système de santé, susceptible de réduire les hospitalisations, d’améliorer les parcours de soins et de générer des gains économiques indirects.

La tension actuelle du modèle français tient précisément à cette dualité : le médicament est à la fois un coût et un investissement stratégique.

Le cadre actuel privilégie clairement une logique de court terme, centrée sur la maîtrise budgétaire. Il pose toutefois la question de sa soutenabilité à moyen et long terme.

Quelles trajectoires pour les prochaines années ?

À moyen terme, plusieurs trajectoires peuvent être envisagées. La première consisterait à prolonger le modèle actuel, avec un risque d’érosion progressive de l’attractivité du territoire. La deuxième reposerait sur un rééquilibrage des mécanismes de régulation, impliquant une meilleure répartition des efforts entre les acteurs du système de santé. La troisième impliquerait une évolution plus structurelle, visant à intégrer pleinement le médicament dans une approche globale de performance du système de santé.

Une question structurante pour la politique de santé

Au-delà des mécanismes techniques, les arbitrages à venir renvoient à une question plus large : quelle place accorder au médicament dans la stratégie économique et sanitaire de la France ?

La réponse à cette question conditionnera à la fois la soutenabilité du système de santé, la capacité d’innovation et l’attractivité industrielle du territoire.

 

Sources : Gers, Leem, Commission des comptes de la Sécurité sociale, Cour des comptes, PLFSS 2026